Les variétés régionales de pommes de l'artois : Noms oubliés, goûts perdus, et ce qu'il en reste encore à planter
Il fut un temps où chaque village du Pas-de-Calais avait sa pomme. Pas la pomme générique du supermarché, uniforme et brillante, mais une variété locale, avec un nom de paysan, une maturité décalée, une chair particulière et un goût qui se méritait. Aujourd’hui, on plante des Golden et des Gala. On n’a pas appelé ça une perte. On a appelé ça le progrès.
La réalité, c’est que le patrimoine fruitier des Hauts-de-France a perdu une part considérable de sa diversité variétale au cours du XXe siècle. Non pas à cause d’une catastrophe, mais à cause d’un choix : la standardisation agricole, la mécanisation des vergers, et la grande distribution ont progressivement éliminé les variétés locales au profit de quelques références commerciales capables de tenir trois semaines en chambre froide sans sourciller.
Pourtant, dans l’Artois et ses alentours, des témoins résistent. Des arbres centenaires dans d’anciens corps de ferme. Des noms griffonnés dans des cahiers de pépiniéristes disparus. Et des passionnés qui, depuis quelques années, collectent, multiplient, relancent. Si vous avez un terrain dans la région et que vous souhaitez planter un arbre fruitier qui ait du sens sur votre sol, comprendre ce patrimoine n’est pas une démarche folklorique. C’est un point de départ stratégique.
Ce guide vous propose de retracer l’histoire des variétés de pommes de l’Artois, d’identifier celles que vous pouvez encore planter aujourd’hui, et de comprendre pourquoi ce choix a des conséquences directes sur la réussite de votre verger. Des noms seront cités. Certains vous surprendront. D’autres vous rappelleront quelque chose.
Pourquoi les variétés régionales ont-elles presque disparu
La pomme régionale ne ressemblait pas à un produit marketing. Elle ressemblait à un compromis vivant entre un sol, un climat et des usages humains. Dans le Pas-de-Calais, les hivers longs, les sols lourds et les vents du nord ont façonné des variétés robustes, peu gourmandes en traitements, adaptées à une récolte tardive ou à une conservation naturelle en cellier.
Le tournant s’est amorcé dans les années 1950-1960, avec la mécanisation des vergers et l’émergence des coopératives fruitières orientées vers l’export. Les variétés sélectionnées n’étaient plus celles qui poussaient le mieux localement, mais celles qui se calibraient, se coloraient uniformément et voyageaient sans se tacher. La qualité gustative est devenue secondaire. La durée de conservation et l’aspect visuel ont pris le dessus.
Dans ce contexte, les vieilles variétés régionales ont été arrachées progressivement, faute d’être compétitives sur les marchés de gros. Les pépiniéristes locaux qui les multipliaient ont cessé leurs activités ou ont adapté leur catalogue aux demandes du marché. En une génération, des dizaines de variétés qui existaient depuis plusieurs siècles ont cessé d’être commercialisées. Certaines subsistent encore dans de vieux vergers abandonnés. D’autres ont définitivement disparu.
Ce qui rend la situation particulièrement intéressante aujourd’hui, c’est que le mouvement s’est inversé. Depuis une quinzaine d’années, une dynamique de sauvegarde s’organise dans toute la France. Dans les Hauts-de-France, des pépinières spécialisées comme la Pépinière fruitière de l’Artois, installée entre Amiens et Arras à Warlincourt-les-Pas, travaillent activement à la conservation et à la diffusion de variétés adaptées à la région. Ce n’est pas du militantisme. C’est du bon sens horticole.
Les noms oubliés : un patrimoine à connaître avant de planter
Certains noms de variétés anciennes de l’Artois méritent d’être prononcés à voix haute, ne serait-ce que pour rappeler qu’ils ont existé. La Reinette de Caux, la Transparente de Croncels, la Court-Pendu Plat ou encore la Calville Blanc d’Hiver figuraient dans les anciens catalogues de pépiniéristes picards et artésiens. Ce ne sont pas des inventions de passionnés nostalgiques : on retrouve leur trace dans des publications pomologiques du XIXe siècle, notamment dans les travaux d’André Leroy et d’autres ampélographes de l’époque.
La Court-Pendu Plat mérite une mention particulière. Considérée comme l’une des plus anciennes variétés européennes, elle fleurit tardivement, ce qui la rend naturellement résistante aux gelées printanières fréquentes dans le nord de la France. Sa chair ferme, son goût acidulé avec des notes anisées, et sa capacité à se conserver jusqu’en février en font une variété particulièrement cohérente avec les conditions climatiques des Hauts-de-France.
La Reinette Grise du Canada, bien que d’origine normande, s’est parfaitement acclimatée aux terroirs lourds du Pas-de-Calais. Sa chair dense, légèrement grasse au toucher, convient autant à la cuisine qu’à la consommation directe. Elle est aujourd’hui encore disponible chez certains pépiniéristes spécialisés.
Il ne s’agit pas ici de nostalgie. Ces variétés présentent des caractéristiques agronomiques concrètes : floraison étalée, résistance naturelle à certaines maladies, adaptation aux sols argileux, qualités de conservation sans réfrigération. Des atouts très pratiques pour un verger domestique dans la région.
Ce qu’il reste à planter : les variétés encore disponibles
Parmi toutes ces variétés anciennes, lesquelles peut-on encore se procurer aujourd’hui et planter dans un verger artésien ?
La réponse dépend en partie de à qui vous vous adressez. Un catalogue de grande surface de jardinage proposera essentiellement des variétés commerciales standardisées, souvent greffées sur des porte-greffes très nanifiants, adaptées aux petits jardins mais peu robustes sur le long terme. Une pépinière spécialisée offre un autre niveau de réponse.
À la Pépinière fruitière de l’Artois, les arbres sont cultivés en pleine terre, sur 5 hectares certifiés en agriculture biologique, et commercialisés en racines nues durant la période de repos végétatif. Ce mode de culture, plus exigeant, produit des arbres avec un système racinaire développé et une structure naturellement solide, sans tuteur. La commercialisation s’étend de fin novembre à fin février selon les espèces, ce qui correspond exactement à la fenêtre idéale pour la plantation.
Parmi les variétés régionales encore disponibles et adaptées aux conditions des Hauts-de-France, on peut citer notamment :
- Court-Pendu Plat : floraison tardive, résistance aux gelées, conservation longue
- Reinette Grise du Canada : sol argileux, usage mixte cuisine/dessert, maturité automnale
- Transparente de Croncels : maturité précoce, consommation estivale, arbres vigoureux
- Belle de Boskoop : variété de demi-saison, acidité marquée, excellente pour la tarte
Avant de choisir une variété, notez la texture de votre sol et observez s’il retient l’eau en hiver. Les sols lourds du Pas-de-Calais conviennent bien aux variétés vigoureuses sur porte-greffe franc, contrairement aux sols sableux qui tolèrent davantage les porte-greffes semi-nanifiants.
Comment choisir et planter une variété régionale dans de bonnes conditions
La plantation d’un arbre fruitier en racines nues ne s’improvise pas, mais elle reste accessible avec une préparation sérieuse. La première décision concerne le choix du porte-greffe. Pour un verger domestique dans les Hauts-de-France, le porte-greffe MM 106 offre un bon compromis : vigueur modérée, mise à fruit en 3 à 4 ans, adaptation aux sols lourds. Pour un grand terrain ou un verger haute tige, le porte-greffe franc (ou M. sylvestris) donne des arbres plus vigoureux, plus longévifs, mais aussi plus lents à entrer en production.
Une fois l’arbre reçu, la plantation suit une logique simple : creuser une fosse d’environ 60 cm de diamètre et 50 cm de profondeur, travailler le fond avec une fourche pour décompacter sans retourner, déposer l’arbre de façon à ce que la zone de greffe reste au-dessus du sol, puis combler avec la terre extraite sans apport d’engrais dans la fosse. Un arrosage d’ancrage de 10 à 15 litres permet de tasser les poches d’air autour des racines.
Ne bêchez pas la terre extraite avec du compost ou du fumier avant de la replacer autour des racines. Un excès de matière organique concentrée dans la fosse crée un déséquilibre et peut brûler les radicelles. Attendez la deuxième année pour enrichir le sol en surface.
La taille de plantation est souvent négligée. Sur un arbre cultivé sans tuteur et en axe vertical comme ceux de la Pépinière fruitière de l’Artois, la structure naturelle de l’arbre est déjà favorable. Il suffit de supprimer les rameaux abîmés et de maintenir un axe central dominant. Cette approche évite les erreurs classiques de taille sévère qui retardent la reprise.
Les erreurs courantes qui compromettent un jeune verger
La première erreur, et de loin la plus fréquente, consiste à planter trop profond. La zone de greffe doit rester visible au-dessus du sol après tassement. Si elle se retrouve enterrée, l’arbre peut développer des racines adventives au-dessus du porte-greffe, perdant ainsi les caractéristiques de vigueur et de résistance qui justifiaient ce choix.
La deuxième erreur touche au calendrier. Planter en novembre ou décembre peut sembler contre-intuitif, mais c’est exactement le bon moment pour un arbre en racines nues. Les racines ont le temps de s’installer dans un sol encore relativement chaud avant les gelées profondes. Attendre mars ou avril expose l’arbre à une reprise difficile, le forçant à simultanément développer ses feuilles et reconstituer son réseau racinaire.
Enfin, beaucoup de jardiniers mélangent sans le savoir des variétés incompatibles pour la pollinisation. La pomme est dans la grande majorité des cas une espèce auto-incompatible : pour fructifier, elle a besoin d’un pollinisateur d’une variété différente, fleurissant au même moment. Sur un terrain de 2000 m², planter deux ou trois variétés à floraison échelonnée règle ce problème et garantit une production régulière, quel que soit le printemps.
Ressources et points de départ pour aller plus loin
Avant d’acheter quoi que ce soit, deux démarches concrètes s’imposent. La première est d’observer les vieux vergers de votre commune ou des communes voisines. Les corps de ferme abandonnés recèlent parfois des arbres centenaires encore productifs. Les identifier, les photographier et les faire expertiser par un pomologue ou une association conservatoire peut vous mettre sur la piste de variétés encore disponibles.
La deuxième démarche consiste à se rapprocher directement de structures spécialisées. La Pépinière fruitière de l’Artois, certifiée en agriculture biologique, propose des arbres cultivés selon des méthodes traditionnelles et sélectionnés pour leur adaptation aux conditions régionales. Le fait que les arbres soient cultivés sans tuteur en axe vertical accélère la mise à fruit et garantit une structure plus robuste sur le long terme. Contacter directement la pépinière avant la saison de commercialisation permet d’anticiper les disponibilités, certaines variétés étant produites en quantités limitées.
Demander systématiquement le groupe de pollinisation de la variété que vous souhaitez acheter reste la meilleure approche. Un bon pépiniériste vous indiquera les associations compatibles. Si vous ne plantez qu’un seul arbre, vérifiez si des pommiers existent déjà dans votre voisinage immédiat.
Ce que ce choix change concrètement dans votre jardin
Replanter des variétés régionales ne relève pas de la décision symbolique. Les conséquences sont pratiques, visibles, et durables. Un arbre adapté à son territoire pousse sans être assisté. Il tolère les hivers humides du nord sans décompenser. Ses floraisons correspondent au calendrier des insectes pollinisateurs locaux. Ses fruits arrivent à maturité en cohérence avec les températures de la région, sans traitement pour les maintenir sur l’arbre.
Un verger familial de quatre à six arbres, associant des variétés à maturités étalées de juillet à décembre, offre une production continue sans conservation artificielle. La Court-Pendu Plat cueillie en octobre se garde jusqu’en février dans une cave fraîche à 5°C. La Transparente de Croncels se consomme dès août, directement sur l’arbre.
Le choix de la racine nue, enfin, a une logique économique et biologique. Les arbres en racines nues coûtent généralement moins cher que les arbres en conteneur, leur système racinaire est libre et naturel, et la reprise, bien gérée, est souvent meilleure. La fenêtre de plantation de novembre à février est contraignante sur le calendrier, mais elle correspond précisément à la période où le jardinier a du temps.
Pour commencer concrètement : identifiez deux emplacements ensoleillés sur votre terrain, au moins 5 mètres de diamètre libre autour de chaque emplacement, et contactez la Pépinière fruitière de l’Artois dès octobre pour vérifier les disponibilités en variétés régionales. La liste change chaque saison. Plus vous vous y prenez tôt, plus vous avez de choix. Contactez-les directement pour réserver vos arbres cette saison.